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  • 7 concepts cruciaux de la psychanalyse – J. D. Nasio
    Enseignements de 7 concepts cruciaux de la psychanalyse - J. D. Nasio

    Avant propos

    Après cette lecture, je me dis qu’en réalité dans Enseignement de 7 concepts cruciaux de la psychanalyse de J. D. Nasio, le seul concept psychanalytique qui n’a pas été érigé en titre de chapitre et celui qui relie l’ensemble des concepts. Concept qui pourtant est cité dans presque toutes les parties de ce livre, je parle ici du complexe d’Œdipe. Cet Œdipe, qui est à la source, l’origine de notre sexualité et qui la plupart du temps même est à la source de nos névroses. Complexe d’Œdipe à travers lequel chaque enfant, nous tous, doit passer parce que personne n’y échappe tant il est constitutif de ce que nous sommes, et donc tant il est crucial. Personne n’y échappe excepté peut-être le psychotique, car chez lui le Nom-du-Père étant forclos, son utilisation dans la substitution signifiante de la métaphore paternelle se trouve alors compromise et l’énigme angoissante du désir de l’Autre maternel ne peut pas être symbolisée par le sujet qui reste face à ce point d’énigme, face à cette béance. Le crucial Œdipe ne peut donc pas être dépassé et la structure psychotique peut alors s’installer pour le meilleur, car elle est un moyen de survie et un mécanisme de défense avant la désagrégation du Moi et pour le pire, car elle est comptable du prix exorbitant à payer de la psychose pour l’individu concerné.

    Je dois dire qu’à la lecture des premières pages de ce livre, j’ai ressenti comme un éreintement, j’ai pensé me lancer dans un récit théorique et rigide au sujet de ces sept cruciaux et fameux concepts de la psychanalyse. Mais au fil des pages, je me suis rendu compte que la lecture et les explications étaient très fluides, que les concepts étaient expliqués et illustrés très clairement. Une très bonne base de la psychanalyse, abordable et particulièrement bien expliquée pour les novices et une bonne piqûre de rappel pour les plus expérimentés !

    Les concepts brièvement expliqués

    Plus tard, alors que je passe devant une salle de sport, j’entrevois une personne en train de pédaler sur un vélo elliptique, et je pense au mouvement des pédales qui suit le parcours d’une ellipse. Je songe à nouveau à ma lecture assidue de Nasio et je note que j’ai trouvé la sélection des concepts très pertinente, d’une part parce qu’effectivement je crois que ces derniers sont réellement les concepts à maîtriser sur le bout des doigts et à savoir manier en psychothérapie et en psychanalyse et d’autre part, parce qu’ils sont tous liés, parce que nous parcourons tous cette ellipse. Pas de castration sans phallus, pas d’identification sans narcissisme, pas de sublimation si pas de Moi et s’il n’y a pas de Moi il n’y a pas de Surmoi. Par ailleurs, pas de Surmoi non plus sans Œdipe et pas d’Œdipe sans castration ou pas de castration sans Œdipe. Et enfin la forclusion ne peut s’opérer uniquement si la castration n’a pas eu lieu. Je trouve cet enchevêtrement particulièrement intéressant et très représentatif du fonctionnement du psychisme humain.

    Globalement, ce choix de concepts psychanalytiques est tout à fait convenable et il me semble qu’il permet aux apprenants ainsi qu’aux profanes d’avoir une vision d’ensemble de chacun d’entre eux. Toutefois, je ferai trois remarques, la première étant que j’aurais choisi un autre ordre d’évocation des concepts, un ordre plus chronologique selon moi. Le phallus en première position parce qu’il existe chez l’enfant, fille ou garçon, l’universalité du pénis, pénis qui doit être entendu comme phallus, la partie du corps la plus importante aux yeux de l’enfant. Sans l’universalité du pénis, sans phallus imaginaire et symbolique, la castration ne peut pas avoir lieu. En deuxième place viendrait donc le narcissisme primaire, dans un premier temps, à travers lequel la pulsion se satisfait de manière auto-érotique, sur le corps propre et plus tard, dès le stade du miroir, l’enfant fonctionnerait sur ce que l’on appelle un mode mixte, un mélange de narcissisme primaire et secondaire, c’est ici que le narcissisme secondaire se mettrait en place et ceci avant l’Œdipe. Je note également que d’après Lacan, le Moi naitrait dès le stade du miroir. Une fois le narcissisme primaire et secondaire mis en place, pourrait alors intervenir l’identification, l’intrication entre le Moi et l’objet total et celle entre le Moi et l’objet partiel. Ainsi, j’aurais positionné le complexe de castration en cinquième position, même si ce dernier est véritablement important et central dans la construction psychique d’un individu, d’après moi, chronologiquement, il se situerait ici. À la sixième place, viendrait selon moi le Surmoi car si le complexe de castration a été dépassé, pour le garçon, cela signifie que l’Œdipe a fait son œuvre. Pour la fille, le dépassement du complexe de castration donnera naissance au complexe d’Œdipe. Le Surmoi étant, comme le soulignait Freud, « l’héritier de l’Œdipe » il ne peut entrer en scène avant ce dernier. En septième, interviendrait la sublimation, parce après ces épreuves d’Œdipe et de castration, après tout cet investissement pulsionnel, après la séparation d’avec la mère et l’intégration de l’interdit de l’inceste, le Moi narcissique étant en place et l’idéal du Moi ayant été construit grâce à des identifications aux parents, notamment pendant l’Œdipe, ils peuvent tous deux diriger le processus de sublimation, éveiller la curiosité de l’individu et pourquoi pas l’inciter à la création, à un but non sexuel. Enfin en huitième position la forclusion, qui peut être l’un des destins tragiques suite à une étape manquée dans ce parcours.

    Les concepts qui ne sont pas mentionnés

    Ma deuxième remarque est la suivante, j’aurais ajouté un chapitre sur les théories de Bion qui me paraissent essentielles en psychanalyse. Selon moi, ce retour aux fondamentaux psychanalytiques, à la psychogénèse, est tout aussi crucial en psychanalyse que les thèmes évoqués par Nasio. En effet, savoir comment se constitue le psychisme d’un individu et à quel point il peut être impacté selon que ce dernier évolue dans tel ou tel groupe social, grandisse avec tel ou tel éléments Beta en lui, avec telle ou telle béance, est je crois un concept à ne pas écarter. En effet, les théories de Bion peuvent être décisives en termes de comportements humains et de pathologies psychiques. Pour poursuivre, je me permets de soulever un autre point qui porte sur quelque chose qui m’a marqué, en effet dans chaque chapitre, Nasio nous parle de structure névrotique, il nous parle également de structure psychotique mais jamais, à aucun moment sauf oubli de ma part, il ne nous parle des états-limites, ceci s’explique par le fait qu’il fait partie du courant lacanien et que dans ce courant les états-limites n’existent pas, ils sont considérés comme des psychotiques. Je trouve que cela aurait été intéressant de les évoquer à la fois pour éclairer les lecteurs sur la constitution de cette structure psychique de plus en plus présente de nos jours mais aussi pour mettre, pourquoi pas, en lumière les théories de Klein, de Winnicott, et de relation précoce à la mère. Enfin, en dernière remarque, j’aurais également parlé d’un concept amené en psychanalyse par Racamier : l’Antoedipe. Cette période qui précède l’Œdipe et qui correspond un peu à la position dépressive détaillée par Klein. Cette période de l’Antoedipe faite de conflits internes et d’impasses dans lesquels l’enfant se trouve tiraillé d’un côté par l’union narcissique et de l’autre côté par l’individuation. Un concept qui parle d’une période qui peut, je crois, elle aussi influencer le bon déroulement du complexe d’Œdipe et du complexe de castration.

    Ce livre peut être utile à ceux qui envisagent l’identification comme un simple mécanisme de défense basique qui consiste, comme l’explique Nasio, à ce qu’un sujet A et un sujet B soient reliés par un rapport d’identification. Avec l’exposé plus détaillé de Nasio, le lecteur peut découvrir d’une part, les points de vue différents sur le concept d’identification de Freud et Lacan. Chez Freud, je note que l’identification n’intervient pas au niveau des relations intersubjectives mais plutôt au niveau des relations intrapsychiques et qu’ainsi elle ne peut s’opérer entre deux sujets mais plutôt entre deux instances psychiques, en l’occurrence le Moi et l’objet. Chez Lacan, le lecteur peut aller plus loin en admettant que l’identification signifie que la chose avec laquelle le Moi s’identifie est la cause du Moi, et que par conséquent le terme identification est le nom donné au processus psychique de la constitution du Moi. D’autre part, le lecteur pourra mieux appréhender la différence entre l’identification en tant que processus psychique et l’identification en tant que mécanisme de défense. Dans le mécanisme de défense, l’individu se trouve incapable de faire des choix seul, sans avoir un modèle de référence. L’identification, en termes de mécanisme de défense, condamne l’individu à « faire comme… », cela signifie donc que le Moi est faible ou incertain, qu’il a besoin de s’adosser à un autre Moi qui lui semble plus fort et plus affirmé. Pour autant, l’identification en tant que processus psychique constitue ce qui nous a tous construit lorsque nous étions enfants ou adolescents. Rien de ce que nous sommes aujourd’hui n’est la cause du hasard. Nous sommes tous allés piocher, durant l’enfance et l’adolescence, quelques morceaux, ici et là, de plein de modèles différents, ce qui a construit notre Moi, la part rationnelle de nos psychismes et de nos personnalités.

  • Angoisse des transports

    De nombreux humains souffrent d’angoisse dans les transports… Mon expérience d’écoutant chez SOS amitié a été pour moi très enrichissante sur le plan du psychisme humain. Une chance parce que j’ai souvent eu l’occasion d’échanger avec des personnes bipolaires, schizophrènes, d’autres qui avaient des comportements obsessionnels ou même avec des personnalités paranoïaques, qui m’ont accusé d’être acteur du complot qui était dirigé contre elles. Parallèlement, les écoutes téléphoniques m’ont aussi donné l’impression d’évoluer dans une société qui angoissait à l’idée de vivre, dans une société modelée par la peur. La peur du changement climatique, des politiques, la peur des virus, la peur de l’autre, la peur de ne pas être à la hauteur, la peur d’accorder sa confiance, la peur de devoir choisir, la peur d’être malheureux et même celle d’être heureux… souvent ces peurs me donnaient la sensation qu’elles créaient et alimentaient des angoisses. Je me souviens d’une appelante qui avait peur du regard des autres sur son physique, cette peur, m’expliquait-elle, avait envahie et polluée progressivement sa vie quotidienne. À tel point qu’un jour, en allant faire ses courses au supermarché, elle s’était retrouvée tétanisée, impossible pour elle d’entrer dans le supermarché, son corps était bloqué, l’idée d’entrer dans ce lieu clos et bondé l’angoissait, sans doute était-ce la naissance d’une phobie. Elle allait donc prendre des mesures radicales, elle ne sortirait plus pour aller faire ses courses, elle se les ferait livrer. Cette longue discussion avec cette femme m’ayant confié sa peur puis son angoisse, m’a donné le sentiment qu’il y avait comme une gradation dans le phénomène qu’elle avait vécu : la peur puis l’angoisse et enfin la phobie.

    Mais qu’est-ce que la peur ?

    Elle est une appréhension, une crainte devant un danger, qui nous pousse à le fuir ou à l’éviter. La peur serait donc une réaction naturelle, provoquée par un stimulus extérieur et ayant pour but de nous protéger d’un danger potentiel et imminent. Elle répond aux besoins de sécurité qu’éprouvent tous les êtres-humains. À la lueur de ces éléments je peux avancer l’idée que la peur est un phénomène rationnel et cohérent. D’une part si je suis cette logique, je peux donner un sens à la peur si elle se manifeste chez moi en tant qu’individu, je peux dire qu’elle est un signal d’alerte qui vise à me protéger. D’autre part, si je conserve comme point de départ le fait qu’il existe une gradation entre peur et angoisse, cela signifie qu’elles sont différentes, alors même que nous avons tous pu constater chez nous des abus de langage au travers desquels, pour désigner une crainte ou une peur, nous utilisons le terme « angoisse« . Puisque la peur et l’angoisse semblent être différentes, alors…

    qu’est-ce que l’angoisse ?

    Je crois que l’angoisse est plus complexe, plus subtile, je crois qu’à sa racine, elle est alimentée par des peurs. Dans son élaboration et dans son expression elle est bien plus tortueuse que la peur, nous pouvons tous d’ailleurs nous en rendre compte en lisant la définition de l’angoisse : « grande inquiétude, anxiété profonde née du sentiment d’une menace imminente mais vague ». Mon attention est attirée par le mot vague, c’est en ça, il me semble, que l’angoisse est différente de la peur. L’angoisse est irrationnelle, le danger qui la provoque est en dehors de la raison ou bien s’oppose à la raison. Il me semble également que l’angoisse, à l’image de l’anxiété profonde qu’elle peut provoquer, a une mission plus profonde et plus intime que celle de la peur. Afin de développer un raisonnement autour de ce sujet de l’angoisse des transports, je m’appuierai sur le témoignage de L !

    Angoisse des transports : le cas de L

    L m’avoue souffrir d’angoisse dans les transports et particulièrement lorsqu’elle prend l’avion. Je lui demande alors comment elle définirait l’angoisse, elle répond : « J’ai envie d’associer le mot angoisse à la peur, l’anxiété ou la panique. L’angoisse est un mot très fort pour moi, qui peut mettre quelqu’un dans un état physique et mental très compliqué à gérer ». Les associations de mots faites par L sont intéressantes, la peur, l’anxiété et la panique sont pour elle les ingrédients qui mènent à l’angoisse et je note bien là une gradation dans l’intensité des mots. Par ailleurs, l’utilisation du verbe gérer m’interpelle, il pourrait être révélateur d’un lieu de fixation de la libido de L. En effet, si je me réfère à la pensée freudienne, en l’occurrence à la théorie de l’évolution psycho-sexuelle, la définition qu’elle donne de l’angoisse est celle de la perte de la maîtrise, celle de la perte de la toute-puissance, cette maîtrise que l’on découvre au stade sadique-anal, et qui s’exprime à travers les mots de L par la peur de ne pas avoir les capacités nécessaires pour « gérer » un état physique ou mental qui la met en difficulté. Cela me laisse penser qu’une part de son énergie psychique s’est fixée à cette période. Notre entretien se poursuit, je cherche à entrer dans le vif du sujet et tente de savoir si elle parvient à identifier un moment dans lequel, l’angoisse liée à l’avion est plus intense, et elle dit : « J’ai surtout peur au décollage mais aussi pendant le vol et en particulier lorsqu’il y a des turbulences. En revanche, j’ai beaucoup moins peur à l’atterrissage parce que je me dis à ce moment-là “ouf, c’est bon, on est arrivés sur le plancher des vaches !“ ». Donc pour L l’angoisse est à son apogée au moment où l’avion quitte le sol mais aussi lorsqu’en plein vol, quelque chose d’extérieur et de non maîtrisable vient perturber ce dernier. L’angoisse au décollage me fait spontanément penser au fait que nous sommes des êtres directement connectés au sol, à la terre, cette terre sur laquelle nous vivons, nous habitons et nous évoluons. Terre qui nous apporte nourriture, air et eau, ce lieu qui satisfait nos principaux besoins physiologiques. Si je pousse la symbolique à son maximum, cette planète Terre a beaucoup de points communs avec la mère, avec la fonction maternelle. Ainsi le fait d’avoir peur, d’angoisser à l’idée de la quitter, de s’envoler loin d’elle, de ne plus être en contact direct avec elle, ressemble beaucoup à ce que Mélanie Klein a appelé l’angoisse de dissociation. Alors se peut-il que cette angoisse, habilement considérée comme la mère de toute les angoisses par les kleiniens, fasse écho chez L au moment du décollage d’un avion, à cette expérience douloureuse de défusion à la mère ? Est-ce que cette angoisse ne raviverait pas inconsciemment chez elle le souvenir de la brutale perte de ce système équilibré de contenant-contenu ou d’éthique fœtale ? Je pense que oui mais je dois soulever une autre question qui me parait plus importante : quel est le but de l’angoisse que vit L ?

    Angoisse des transports ou pensées obsédantes ?

    Plus tard, je demande à L si pendant le décollage d’un avion, elle a pu identifier dans son esprit quelque chose qui ressemblait à une pensée obsédante ou quelque chose qui tournait en boucle dans sa tête ? Sa réponse fut édifiante, elle m’explique : « Je pensais uniquement et en priorité à ma mère ! Uniquement à elle ! Je pensais aussi à d’autres membres de ma famille mais d’abord à ma maman ! ». Plusieurs éléments m’interpellent dans la réponse de L, mais le premier se situe dans la forme de son propos, dans la seconde partie de sa réponse elle n’utilise plus le terme mère mais emploie soudainement le terme maman, ce qui me donne la sensation d’une régression, d’un retour à l’enfance ; est-ce que ce détail ne viendrait pas étayer l’idée qu’à la source de cette angoisse lors du décollage de l’avion, lorsque L quitte le sol, s’exprimerait en fond l’angoisse de dissociation décrite par Klein ? Sur le fond du discours, les pensées qui habitaient tous les recoins de son esprit, à ce moment précis, étaient pour sa mère. Le fait de ne plus être en contact direct avec le sol, « le plancher des vaches » comme elle le dit, la placerait donc à nouveau dans cette expérience brutale de séparation à la mère. Elle s’envole loin de la Terre, la mère de tous les êtres humains, et la perte de ce contact et de cette fusion, qui semblent être apaisants pour L, implique une rupture avec le connu et le rassurant et sous-entend aussi, si l’on se place cette fois du point de vue freudien, une perte de contrôle d’où la naissance d’une angoisse. J’envisage de plus en plus le fait que cette angoisse tente de fournir des indices, des clés à L, dans le but qu’elle mette le doigt sur quelque chose. Finalement, cette angoisse de séparation à la mère est un événement qui est imposé au nourrisson, quelque chose lui est pris, on lui fait prendre conscience de quelque chose, on l’extrait d’un environnement qui satisfaisait ses désirs et qui le sécurisait… ce qui me donne envie de dire que l’angoisse de dissociation est, d’une certaine manière, l’ancêtre de l’angoisse de castration.

    Angoisse des transports : un lien avec la petite enfance ?

    Je me pose à nouveau la question, si l’angoisse de L, au décollage de l’avion, fait écho à cet événement de la petite enfance, quel est son but dans cette situation ? Je demande alors à L comment s’est manifestée l’angoisse chez elle ? Elle dit : « J’ai partagé mon angoisse avec mon copain, puis j’ai eu du mal à respirer, j’ai eu chaud et j’ai même pleuré ». Je prends conscience de la possibilité que derrière les manifestations physiques de l’angoisse, décrites par L, il y a peut-être quelque chose qui a été mis en sourdine en elle et qui tente de parler ou d’hurler à travers son corps pour se faire entendre. Ne serait-ce pas là, le sens de la mission intime et profonde de l’angoisse ? Une quête identitaire, une quête de compréhension, d’individuation, l’achèvement d’une étape de notre construction narcissique. L’angoisse qu’éprouve L ne serait-elle pas en train de l’obliger à se poser des questions existentielles auxquelles elle n’a pas pu apporter de réponses jusqu’à lors : Qui suis-je vraiment ? Puis-je exister seule (sans ma mère) ? Suis-je capable de vivre seule (si ma mère est loin de moi) ? Des questions qui sont restées sans réponses parce que le nourrisson qu’était L n’avait pas encore la capacité de penser en mots. Et finalement, l’angoisse de L ne se situerait-elle pas à un autre moment clé de la construction psychique de chacun des êtres humains ? Ne se situerait-elle pas au niveau du sevrage psychique, moment qui marque le début de la position dépressive chez l’enfant et dont l’angoisse principale est une angoisse de séparation ? Lorsqu’elle se trouve dans les airs, L est séparée, livrée à elle-même, confrontée à elle-même, elle est abandonnée…

    Conclusion

    Encore une fois, si la peur s’active pour nous alerter et nous protéger d’un potentiel danger alors à quoi peut bien servir l’angoisse ? Ce que je constate dans l’exemple de L c’est que l’angoisse n’a pas d’objet concret. L n’angoisse pas lorsqu’elle voit un avion. C’est une situation qui provoque l’angoisse et lorsque j’écris situation je pense à quelque chose d’impalpable et certainement que cette chose provoque une réminiscence d’un événement antérieur, plus précoce, qui a été douloureux inconsciemment. Aujourd’hui, j’ai plutôt envie de m’attarder sur ce que L a ressenti, sur son ressenti de ces expériences angoissantes. Je pense que la marque d’une angoisse ne s’efface pas mais qu’elle peut s’estomper si on lui accorde assez d’attention. Ce qu’il est utile de retenir à travers l’histoire de L, c’est que refouler une angoisse ne la fera pas disparaitre, mais tenter de l’analyser pour la comprendre pourra peut-être aider L à l’appréhender, voire à l’apprivoiser.

    L’angoisse est une messagère, elle nous livre quelque chose de crucial pour notre existence. Si nous refusons d’écouter son message cela signifierait que nous manquons de bienveillance envers nous-même et que nous refusons de nous écouter nous-même. Je crois qu’en la considérant comme une ennemie, l’angoisse devient douloureuse à la fois pour le corps et l‘esprit. Ne serait-il pas grand temps de la considérer comme une amie qui conseille d’être à l’écoute de soi-même, qui nous guide dans l’analyse de son message pour tout simplement… mieux nous connaître et nous aimer mieux ?

  • L’amour et la haine

    Pendant la lecture de ce livre, je me suis principalement posé deux questions : « qu’est-ce que l’amour ? » et « qu’est-ce que la haine ? » d’un point de vue psychologique. J’ai éprouvé des difficultés à y répondre de manière claire, j’ai tenté d’illustrer des débuts de réponse à l’aide d’exemples personnels, d’expériences vécues, passées ou présentes, familiales, amicales ou professionnelles, mais rien de limpide n’en est sorti. L’amour et la haine sont des notions, des émotions qui restent je pense, pour l’être humain, très abstraites, peu palpables et difficilement explicables. Ceci étant certainement lié au fait que nous sommes en permanence, dès notre naissance, animés par ces deux émotions, à la fois de manière consciente et inconsciente, ce qui entrave notre capacité à prendre le recul nécessaire pour les analyser. Si je ne suis pas parvenu à répondre à ces deux questions c’est pour deux raisons, d’une part mes réponses auraient été liées à ma vie, à mes expériences, mon éducation, à mes propres ressentis et émotions et d’autre part, donner une explication ou une définition universelle de ce que sont l’amour et la haine me semblait présomptueux voire même relever du fantasme ! Finalement l’intérêt de cet exercice n’est pas de définir ces deux émotions mais plutôt d’en comprendre les sources et les rouages, les développements, les effets et pourquoi pas les conséquences. D’ailleurs, tenter de définir ces émotions serait impossible car il doit exister autant de définitions de l’amour et de la haine qu’il existe d’être-humains. Ce qui m’a marqué c’est la notion de dualité entre l’amour et la haine, tout comme l’on pourrait parler de dualité entre le bien et le mal, entre la pulsion et la tension ou de la dualité de l’être humain. Comment comprendre le fait que l’Homme soit capable de faire autant de bien que de mal ? Comment expliquer ou plutôt interpréter le fait qu’il soit, à la fois, capable de cruauté, de culpabilité et parfois même doué d’insensibilité ? Ce que je crois, et que j’ai déjà mentionné plus haut, c’est que la dualité de l’être-humain est due au fait qu’il est stimulé intérieurement, dès la naissance, principalement par deux pulsions, les pulsions de vie et les pulsions de mort. Ces pulsions contraires vont donner naissance à deux émotions, l’amour et la haine. L’expérience de ces pulsions, de ces émotions pendant la petite enfance va être cruciale pour la suite du développement et de l’évolution de l’individu. Lorsque j’écris « expérience », je pense en réalité à « épreuve », c’est un peu comme si notre « encore petit psychisme » de nourrisson ou de petit enfant nous lançait des défis et nous mettait à l’épreuve de les réussir ou de les dépasser, un peu comme pour arriver au niveau supérieur, pour le meilleur ou pour le pire…

    Amour & haine : la mère ou le premier objet d’amour

    Un premier sentiment de bien-être, au contact de notre mère, va remplir un premier besoin qui est celui de s’alimenter mais très vite le besoin va devenir plus profond, plus charnel, il devient un désir qui va faire naître l’amour en nous, amour qui va ensuite créer un attachement à cette « bonne » mère. Notre petit psychisme nous propose une première épreuve : « seras-tu capable de gérer les conséquences de cet attachement ? ». Car la suite logique de cet attachement ou de cette affection sera l’apparition d’un sentiment de dépendance à l’« objet » tant aimé, autrement dit une perte de toute-puissance, une perte de contrôle, qui va laisser la place à de premières pulsions agressives, une déception, une transformation de la « bonne » mère en « mauvaise » mère voilà une deuxième épreuve : « vas-tu trouver un moyen de supporter tes pulsions agressives et ta haine envers cette mère que tu aimes tant et qui te procure tant de bien-être ? ». Je marque une pause ici pour revenir brièvement sur deux points qui ont marqué le début de mon raisonnement : la dualité qui existe entre l’amour et la haine et les pulsions de vie et de mort que j’ai qualifié de « contraires ». Je me corrigerais en disant qu’amour et haine sont complémentaires, puisque finalement la haine naît à travers le sentiment d’amour (le sentiment de dépendance et de manque envers l’objet d’amour : le sein maternel, la mère) et l’amour pour exister et perdurer doit bénéficier d’une certaine dose de haine (haine qui intervient lorsque la peur primitive de perdre l’être aimé s’active ou se réactive). L’être-humain inspiré ou stimulé par l’amour est capable de réaliser des exploits, de faire preuve de bravoure et dans le même temps, toujours par amour, il peut aller jusqu’à tuer. Joan Riviere en parle d’ailleurs, elle explique clairement que même si l’amour prend ses sources dans les pulsions de vie il peut être destructeur et agressif, l’élément issu de la haine serait même essentiel à l’amour. Cette complémentarité des pulsions de vie et de mort et cette alliance entre amour et haine vont constituer les parties essentielles de chaque stade du développement infantile normal, avec la mise en place de compromis, comme l’indique Mélanie Klein dans Le complexe d’Œdipe et l’illustre à travers l’analyse du petit Richard.

    L’amour et la haine : fantasmes de la petite enfance

    Cette haine éprouvée à travers la situation de dépendance, d’une part, et la sensation de frustration lorsque le sein et le lait maternel n’arrivent pas assez rapidement, d’autre part, va se transformer en fantasme dans notre psychisme, un fantasme de destruction. Le mécanisme de défense de fantasmatisation des pulsions étant à l’œuvre, une troisième épreuve se présente à nous : « puisque tu imagines faire du mal à la personne qui te donne tous les soins dont tu as besoin, qui t’offre la sécurité, le bien-être et l’amour, seras-tu digne d’être aimé et capable d’aimer en retour ? ». C’est à ce moment précis que la fameuse culpabilité inconsciente (nous nous en voulons d’avoir voulu faire mal, d’avoir voulu détruire) fera son entrée en scène et donnera la réplique au besoin de réparation, quatrième épreuve : « Sauras-tu compenser, réparer et te pardonner tes pulsions agressives envers l’être aimé ? Parviendras-tu à mettre en place des compromis pour assumer, voire sublimer tes pulsions de mort pour vivre en paix avec ce fantasme de destruction et ces peurs que tu ressens ? ». Finalement, le principal défi que nous lance notre petit psychisme de l’enfance, que je qualifierais de cinquième épreuve, est certainement celui de parvenir à résoudre de manière satisfaisante ce premier conflit entre amour et haine. C’est ce que je comprends lorsque Mélanie Klein explique que si ce conflit n’est pas bien résolu, l’individu, une fois adulte, va spontanément se détourner des personnes qu’il aime, il pourra aller jusqu’à les repousser dans le but inconscient de ne pas souffrir, pour répondre au besoin de sécurité qui né dans le sentiment d’amour envers la mère. Derrière ce comportement se cache l’angoisse primitive de la mort de la personne aimée, ainsi que la peur de la dépendance à cette dernière. Je pense que dans la majorité des cas, le conscient tente de nous éviter la confrontation directe à la souffrance. C’est à se demander si, parfois, notre conscient ne préfèrerait pas nous priver d’une satisfaction certaine afin de nous épargner un potentiel malheur, une potentielle attente, une potentielle culpabilité, de potentiels symptômes…

    L’amour et la haine : se détourner de la mère

    Dans la sous partie « Quelques aspects plus larges de l’amour », Mélanie Klein nous donne des explications symboliques du fait, pour l’enfant, de se détourner de sa mère pour, dans un premier temps la mettre à l’abri de ses pulsions agressives et destructrices et, dans un second temps pour la « recréer » ou la « retrouver » ailleurs, dans quelque chose d’autre : personnes, relations, objets, activités, passions, une forme de « destruction créatrice » en somme. Elle donne à ce sujet, l’exemple très intéressant de l’explorateur qui, en recherchant un nouveau territoire recherche, inconsciemment, une nouvelle mère qui comblera, in fine, la perte (en fantasme) de la vraie mère. Je dois dire que je trouve l’exemple fascinant, cela dit après l’avoir lu, je me suis senti un peu frustré ! Frustré parce que j’aurais aimé que l’auteure prenne en guise d’illustration le métier de psychanalyste… Après réflexion c’était, certainement, un message subliminal ou un signe de sa finesse d’esprit, car après tout le psychanalyste est lui aussi un explorateur, certes accompagnateur de l’analysant mais explorateur malgré tout. Alors, il est possible de penser que le psychanalyste, dans son exercice d’exploration d’une multitude d’inconscients, dans son activité de guide, soit parvenu à sublimer et dépasser cette angoisse de perte de la mère. Cela me séduit d’imaginer que Mélanie Klein ait pu ou voulu expliquer une part d’elle-même, une part des motivations qui l’ont peut-être poussées à exercer ce métier, à travers la comparaison de l’explorateur ! Selon moi, elle le confirme quelques pages plus tard, en mentionnant Freud et sa découverte d’un continent inconnu : l’inconscient.

    L’amour et la haine : thérapeutes & psychanalystes de nouveaux bons parents ?

    Je me demande si, chez les psychanalystes et les thérapeutes en général, dans l’exercice de leur profession, le besoin de réparation est assouvi ? Peut-il d’ailleurs l’être ? Les psychanalystes doivent, selon moi, dépasser l’angoisse liée à la mort ou à la perte de la personne tant aimée, pour que le désir de réparer devienne, à travers leur métier, un acte créateur et constructif à la fois pour eux et pour leurs patients. Après tout, s’identifier à l’autre et éprouver ce que l’autre peut ressentir sont des façons de « réparer » ? En parvenant à un certain niveau d’empathie ou plutôt de neutralité bienveillante, je crois que le psychanalyste joue deux rôles : à la fois celui du « bon parent » qu’il aurait aimé que ses propres parents endossent avec lui, et le rôle du « bon enfant » qu’il aurait aimé être avec ses parents. J’en viens à la conclusion que le besoin de réparation est pour le psychanalyste, comme pour tous les êtres-humains, une forme de catharsis. Une séparation du bon et du mauvais, une extériorisation de ses pulsions, de ses émotions, un moyen de les convertir, de les dériver, de les rendre utiles afin de s’en libérer. Cela dit, est-ce qu’à un moment, au moment du « passage à l’acte » amoureux ou haineux, ces sentiments passent-ils par le prisme de la raison ou du conscient ? Il semblerait qu’une partie de l’expression de l’amour et de la haine reste inconsciente et ne passe donc pas par la raison, excepté peut-être pour l’individu dit « génital » ? Plus tard, je me suis demandé s’il était possible de rejouer le scenario de cette expérience tout au long de sa vie. Il semblerait que oui d’après Mélanie Klein, notamment dans le cas du Don Juanisme. Le Don Juan à travers son comportement infidèle se détourne, volontairement, de la personne qu’il aime, mais est parallèlement tourmenté par des peurs inconscientes, en l’occurrence la dépendance affective et la mort de l’être aimé. Chez le Don Juan, le fait d’avoir une multitude de partenaires est une façon de rejouer le scénario indéfiniment. Ainsi, il se met à l’abri de la dépendance, donc de la souffrance, en distillant son amour dans plusieurs objets, tout en protégeant l’être aimé de ses pulsions agressives et destructrices. Ce serait donc une forme de défense pour le Don Juan. Malheureusement cette réaction défensive de l’inconscient n’est pas vraiment efficiente, car il finira par tourner en rond tout au long de sa vie et ne pourra jamais être en paix dans ses relations amoureuses et plus globalement dans sa vie au quotidien.

    L’amour et la haine : préparation au complexe d’Oedipe ?

    Et si finalement, aux sources des défis que la vie, ou plutôt que notre inconscient nous propose, il y avait autre chose ? Est-ce que le fait de vivre cette expérience à travers ces fortes émotions et pulsions ne serait pas une préparation ou une initiation au complexe d’Œdipe ? Il me semble que Mélanie Klein expose plusieurs désirs et fantasmes issus du passage dans l’Œdipe, notamment lorsqu’elle écrit que l’amour que nous éprouvons pour le sein maternel devient pour la petite fille, l’amour du pénis du père et le fantasme inconscient de prendre la place de la mère, et pour le petit garçon, cet amour se transforme en désir génital pour la mère et en désir de tuer le père qui le gêne dans ses fantasmes œdipiens. En définitive, le complexe d’Œdipe est un savant mélange de pulsions, d’amour et de haine et le produit de ce mélange donne naissance aux désirs œdipiens. Serait-il possible que le fait de vivre intérieurement ce combat perpétuel entre amour et haine soit en réalité une première version de l’Œdipe ? L’Œdipe démarrerait donc plus tôt ? Ne serait-ce pas lié à ce que Juan-David Nasio appelle la préhistoire de l’Œdipe féminin ? Se peut-il qu’il existe un pré-Œdipe pour les deux sexes ? Mélanie Klein n’est-elle pas en train de démontrer dans « L’amour », que l’Œdipe prend ses racines dans des moments plus précoces de la vie que ne l’envisageait Freud ?

    Conclusion

    À travers ce livre j’ai pris conscience de la grandeur de la palette d’émotions liées à la fois à l’amour et à la haine, les connexions qu’elles avaient entre elles, la culpabilité que l’on pouvait craindre mais qui, en même temps, était bénéfique car elle devient un activateur de la créativité, de la constructivité. Je suis allé à l’origine de la mise en place de certains mécanismes de défense (projection, déplacement) qui ont pour source l’amour, amour qui crée l’angoisse puis le fantasme destructeur, suivi enfin par la haine et la culpabilité.

    Pour conclure, je dois dire que j’ai énormément apprécié ce que j’ai découvert à travers ce livre. Je me suis questionné sur les différentes observations de couples : pourquoi l’humain dans la haine a tendance à réintégrer l’autre dans son statut de personne unique et singulière : « Bernard, tu commences à m’agacer ! ». Alors que dans l’amour, on peut tous constater que nous avons tendance à retirer un peu de son identité propre à l’autre à grands coups de surnoms mignons et d’adjectifs possessifs : « mon amour, mon bébé, mon ange… ». L’amour et la haine m’a apporté quelques éléments de réponse, on localise à l’extérieur de nous ce qui nous énerve, nous agace, nous irrite, parfois ce qui peut nous ressembler et nous déplaire… alors que l’on fixe à l’intérieur de nous ce qui nous fait du bien, ce qui contribue à notre sécurité, à notre bien-être et à notre épanouissement, d’où les adjectifs possessifs et les surnoms mignons !

    Avant la lecture de cet ouvrage, j’étais déjà persuadé que la relation aux parents et particulièrement la relation précoce à la mère, étaient essentielles dans la construction et le bon développement psychique d’un individu. Je n’ai vraiment pas de matériel pour critiquer ce livre, il y a peut-être deux éléments que j’aurais aimé trouver et qui m’ont manqué. Deux points n’ont pas été abordés, et pas des moindres il me semble, les circonstances de la procréation d’un individu ainsi que le contexte dans lequel la grossesse se déroule. Ce sont des éléments qui, je crois, sont tout aussi cruciaux et à prendre en compte dans l’histoire d’un individu et dans la compréhension de son psychisme.

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