Angoisse des transports

angoisse des transports

De nombreux humains souffrent d’angoisse dans les transports… Mon expérience d’écoutant chez SOS amitié a été pour moi très enrichissante sur le plan du psychisme humain. Une chance parce que j’ai souvent eu l’occasion d’échanger avec des personnes bipolaires, schizophrènes, d’autres qui avaient des comportements obsessionnels ou même avec des personnalités paranoïaques, qui m’ont accusé d’être acteur du complot qui était dirigé contre elles. Parallèlement, les écoutes téléphoniques m’ont aussi donné l’impression d’évoluer dans une société qui angoissait à l’idée de vivre, dans une société modelée par la peur. La peur du changement climatique, des politiques, la peur des virus, la peur de l’autre, la peur de ne pas être à la hauteur, la peur d’accorder sa confiance, la peur de devoir choisir, la peur d’être malheureux et même celle d’être heureux… souvent ces peurs me donnaient la sensation qu’elles créaient et alimentaient des angoisses. Je me souviens d’une appelante qui avait peur du regard des autres sur son physique, cette peur, m’expliquait-elle, avait envahie et polluée progressivement sa vie quotidienne. À tel point qu’un jour, en allant faire ses courses au supermarché, elle s’était retrouvée tétanisée, impossible pour elle d’entrer dans le supermarché, son corps était bloqué, l’idée d’entrer dans ce lieu clos et bondé l’angoissait, sans doute était-ce la naissance d’une phobie. Elle allait donc prendre des mesures radicales, elle ne sortirait plus pour aller faire ses courses, elle se les ferait livrer. Cette longue discussion avec cette femme m’ayant confié sa peur puis son angoisse, m’a donné le sentiment qu’il y avait comme une gradation dans le phénomène qu’elle avait vécu : la peur puis l’angoisse et enfin la phobie.

Mais qu’est-ce que la peur ?

Elle est une appréhension, une crainte devant un danger, qui nous pousse à le fuir ou à l’éviter. La peur serait donc une réaction naturelle, provoquée par un stimulus extérieur et ayant pour but de nous protéger d’un danger potentiel et imminent. Elle répond aux besoins de sécurité qu’éprouvent tous les êtres-humains. À la lueur de ces éléments je peux avancer l’idée que la peur est un phénomène rationnel et cohérent. D’une part si je suis cette logique, je peux donner un sens à la peur si elle se manifeste chez moi en tant qu’individu, je peux dire qu’elle est un signal d’alerte qui vise à me protéger. D’autre part, si je conserve comme point de départ le fait qu’il existe une gradation entre peur et angoisse, cela signifie qu’elles sont différentes, alors même que nous avons tous pu constater chez nous des abus de langage au travers desquels, pour désigner une crainte ou une peur, nous utilisons le terme « angoisse« . Puisque la peur et l’angoisse semblent être différentes, alors…

qu’est-ce que l’angoisse ?

Je crois que l’angoisse est plus complexe, plus subtile, je crois qu’à sa racine, elle est alimentée par des peurs. Dans son élaboration et dans son expression elle est bien plus tortueuse que la peur, nous pouvons tous d’ailleurs nous en rendre compte en lisant la définition de l’angoisse : « grande inquiétude, anxiété profonde née du sentiment d’une menace imminente mais vague ». Mon attention est attirée par le mot vague, c’est en ça, il me semble, que l’angoisse est différente de la peur. L’angoisse est irrationnelle, le danger qui la provoque est en dehors de la raison ou bien s’oppose à la raison. Il me semble également que l’angoisse, à l’image de l’anxiété profonde qu’elle peut provoquer, a une mission plus profonde et plus intime que celle de la peur. Afin de développer un raisonnement autour de ce sujet de l’angoisse des transports, je m’appuierai sur le témoignage de L !

Angoisse des transports : le cas de L

L m’avoue souffrir d’angoisse dans les transports et particulièrement lorsqu’elle prend l’avion. Je lui demande alors comment elle définirait l’angoisse, elle répond : « J’ai envie d’associer le mot angoisse à la peur, l’anxiété ou la panique. L’angoisse est un mot très fort pour moi, qui peut mettre quelqu’un dans un état physique et mental très compliqué à gérer ». Les associations de mots faites par L sont intéressantes, la peur, l’anxiété et la panique sont pour elle les ingrédients qui mènent à l’angoisse et je note bien là une gradation dans l’intensité des mots. Par ailleurs, l’utilisation du verbe gérer m’interpelle, il pourrait être révélateur d’un lieu de fixation de la libido de L. En effet, si je me réfère à la pensée freudienne, en l’occurrence à la théorie de l’évolution psycho-sexuelle, la définition qu’elle donne de l’angoisse est celle de la perte de la maîtrise, celle de la perte de la toute-puissance, cette maîtrise que l’on découvre au stade sadique-anal, et qui s’exprime à travers les mots de L par la peur de ne pas avoir les capacités nécessaires pour « gérer » un état physique ou mental qui la met en difficulté. Cela me laisse penser qu’une part de son énergie psychique s’est fixée à cette période. Notre entretien se poursuit, je cherche à entrer dans le vif du sujet et tente de savoir si elle parvient à identifier un moment dans lequel, l’angoisse liée à l’avion est plus intense, et elle dit : « J’ai surtout peur au décollage mais aussi pendant le vol et en particulier lorsqu’il y a des turbulences. En revanche, j’ai beaucoup moins peur à l’atterrissage parce que je me dis à ce moment-là “ouf, c’est bon, on est arrivés sur le plancher des vaches !“ ». Donc pour L l’angoisse est à son apogée au moment où l’avion quitte le sol mais aussi lorsqu’en plein vol, quelque chose d’extérieur et de non maîtrisable vient perturber ce dernier. L’angoisse au décollage me fait spontanément penser au fait que nous sommes des êtres directement connectés au sol, à la terre, cette terre sur laquelle nous vivons, nous habitons et nous évoluons. Terre qui nous apporte nourriture, air et eau, ce lieu qui satisfait nos principaux besoins physiologiques. Si je pousse la symbolique à son maximum, cette planète Terre a beaucoup de points communs avec la mère, avec la fonction maternelle. Ainsi le fait d’avoir peur, d’angoisser à l’idée de la quitter, de s’envoler loin d’elle, de ne plus être en contact direct avec elle, ressemble beaucoup à ce que Mélanie Klein a appelé l’angoisse de dissociation. Alors se peut-il que cette angoisse, habilement considérée comme la mère de toute les angoisses par les kleiniens, fasse écho chez L au moment du décollage d’un avion, à cette expérience douloureuse de défusion à la mère ? Est-ce que cette angoisse ne raviverait pas inconsciemment chez elle le souvenir de la brutale perte de ce système équilibré de contenant-contenu ou d’éthique fœtale ? Je pense que oui mais je dois soulever une autre question qui me parait plus importante : quel est le but de l’angoisse que vit L ?

Angoisse des transports ou pensées obsédantes ?

Plus tard, je demande à L si pendant le décollage d’un avion, elle a pu identifier dans son esprit quelque chose qui ressemblait à une pensée obsédante ou quelque chose qui tournait en boucle dans sa tête ? Sa réponse fut édifiante, elle m’explique : « Je pensais uniquement et en priorité à ma mère ! Uniquement à elle ! Je pensais aussi à d’autres membres de ma famille mais d’abord à ma maman ! ». Plusieurs éléments m’interpellent dans la réponse de L, mais le premier se situe dans la forme de son propos, dans la seconde partie de sa réponse elle n’utilise plus le terme mère mais emploie soudainement le terme maman, ce qui me donne la sensation d’une régression, d’un retour à l’enfance ; est-ce que ce détail ne viendrait pas étayer l’idée qu’à la source de cette angoisse lors du décollage de l’avion, lorsque L quitte le sol, s’exprimerait en fond l’angoisse de dissociation décrite par Klein ? Sur le fond du discours, les pensées qui habitaient tous les recoins de son esprit, à ce moment précis, étaient pour sa mère. Le fait de ne plus être en contact direct avec le sol, « le plancher des vaches » comme elle le dit, la placerait donc à nouveau dans cette expérience brutale de séparation à la mère. Elle s’envole loin de la Terre, la mère de tous les êtres humains, et la perte de ce contact et de cette fusion, qui semblent être apaisants pour L, implique une rupture avec le connu et le rassurant et sous-entend aussi, si l’on se place cette fois du point de vue freudien, une perte de contrôle d’où la naissance d’une angoisse. J’envisage de plus en plus le fait que cette angoisse tente de fournir des indices, des clés à L, dans le but qu’elle mette le doigt sur quelque chose. Finalement, cette angoisse de séparation à la mère est un événement qui est imposé au nourrisson, quelque chose lui est pris, on lui fait prendre conscience de quelque chose, on l’extrait d’un environnement qui satisfaisait ses désirs et qui le sécurisait… ce qui me donne envie de dire que l’angoisse de dissociation est, d’une certaine manière, l’ancêtre de l’angoisse de castration.

Angoisse des transports : un lien avec la petite enfance ?

Je me pose à nouveau la question, si l’angoisse de L, au décollage de l’avion, fait écho à cet événement de la petite enfance, quel est son but dans cette situation ? Je demande alors à L comment s’est manifestée l’angoisse chez elle ? Elle dit : « J’ai partagé mon angoisse avec mon copain, puis j’ai eu du mal à respirer, j’ai eu chaud et j’ai même pleuré ». Je prends conscience de la possibilité que derrière les manifestations physiques de l’angoisse, décrites par L, il y a peut-être quelque chose qui a été mis en sourdine en elle et qui tente de parler ou d’hurler à travers son corps pour se faire entendre. Ne serait-ce pas là, le sens de la mission intime et profonde de l’angoisse ? Une quête identitaire, une quête de compréhension, d’individuation, l’achèvement d’une étape de notre construction narcissique. L’angoisse qu’éprouve L ne serait-elle pas en train de l’obliger à se poser des questions existentielles auxquelles elle n’a pas pu apporter de réponses jusqu’à lors : Qui suis-je vraiment ? Puis-je exister seule (sans ma mère) ? Suis-je capable de vivre seule (si ma mère est loin de moi) ? Des questions qui sont restées sans réponses parce que le nourrisson qu’était L n’avait pas encore la capacité de penser en mots. Et finalement, l’angoisse de L ne se situerait-elle pas à un autre moment clé de la construction psychique de chacun des êtres humains ? Ne se situerait-elle pas au niveau du sevrage psychique, moment qui marque le début de la position dépressive chez l’enfant et dont l’angoisse principale est une angoisse de séparation ? Lorsqu’elle se trouve dans les airs, L est séparée, livrée à elle-même, confrontée à elle-même, elle est abandonnée…

Conclusion

Encore une fois, si la peur s’active pour nous alerter et nous protéger d’un potentiel danger alors à quoi peut bien servir l’angoisse ? Ce que je constate dans l’exemple de L c’est que l’angoisse n’a pas d’objet concret. L n’angoisse pas lorsqu’elle voit un avion. C’est une situation qui provoque l’angoisse et lorsque j’écris situation je pense à quelque chose d’impalpable et certainement que cette chose provoque une réminiscence d’un événement antérieur, plus précoce, qui a été douloureux inconsciemment. Aujourd’hui, j’ai plutôt envie de m’attarder sur ce que L a ressenti, sur son ressenti de ces expériences angoissantes. Je pense que la marque d’une angoisse ne s’efface pas mais qu’elle peut s’estomper si on lui accorde assez d’attention. Ce qu’il est utile de retenir à travers l’histoire de L, c’est que refouler une angoisse ne la fera pas disparaitre, mais tenter de l’analyser pour la comprendre pourra peut-être aider L à l’appréhender, voire à l’apprivoiser.

L’angoisse est une messagère, elle nous livre quelque chose de crucial pour notre existence. Si nous refusons d’écouter son message cela signifierait que nous manquons de bienveillance envers nous-même et que nous refusons de nous écouter nous-même. Je crois qu’en la considérant comme une ennemie, l’angoisse devient douloureuse à la fois pour le corps et l‘esprit. Ne serait-il pas grand temps de la considérer comme une amie qui conseille d’être à l’écoute de soi-même, qui nous guide dans l’analyse de son message pour tout simplement… mieux nous connaître et nous aimer mieux ?

Une réponse à “Angoisse des transports”

  1. […] qui né dans le sentiment d’amour envers la mère. Derrière ce comportement se cache l’angoisse primitive de la mort de la personne aimée, ainsi que la peur de la dépendance à cette dernière. Je pense […]

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